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Psycho

Le choix des mots

par Véronique Cayado

Docteure en psychologie, membre de l'Institut Oui Care

Le 20 mai 2021

3 min de lecture

Le choix des mots

On le sait, même si seules les actions comptent, le choix des mots n’est pas neutre et influence grandement le choix des actions !
Que penser alors des expressions telles que "maintien à domicile" ou "prise en charge de personnes âgées dépendantes"? Peuvent-elles soutenir des pratiques respectueuses du libre choix de ces "bénéficiaires" d’une d'aide ?


Il aura fallu du temps pour que des prises de conscience se fassent au niveau de nos habitudes langagières. Désormais, on parlera plus volontiers de personnes âgées “en perte d’autonomie” que de personnes âgées “dépendantes”. On privilégiera d’ailleurs plutôt le terme “senior” ou “aîné” à celui de “personne âgée”. On évitera aussi de parler de “maintien à domicile” pour mettre l’accent sur la notion d’accompagnement. On essayera de se centrer sur les capacités préservées plutôt que sur les pertes.

Ces recherches langagières témoignent d’un changement de mentalité dans la société et d’une volonté croissante de changer le regard sur la vieillesse et les plus âgés. Cela part donc d’un bon sentiment. Néanmoins, au-delà de l’impression première que dégagent les mots, il est important de connaître leur signification propre. Les mots véhiculent des notions aux contours plus ou moins controversés. Il importe de les comprendre pour les manipuler à bon escient.

 

Que signifie être en perte d’autonomie ?

Contrairement à ce que l’on peut penser, l’autonomie n’est pas l’absence de dépendance. Elle renvoie avant tout à la capacité de jugement permettant de se gouverner soi-même (Auto : soi / Nomos : loi). C’est le fait de pouvoir choisir pour soi ses règles de conduite, l’orientation de ses actes et les risques encourus. Elle s’oppose à la notion d’hétéronomie qui correspond au fait de vivre selon des règles imposées (Hétéro : l’autre / Nomos : loi).
L’autonomie s’exprime toujours dans un cadre contraint par l'environnement physique et social dans lequel on s’inscrit. C’est un peu le même principe que pour la liberté en démocratie, elle s’arrête là où commence celle des autres. L’autonomie est donc toujours relative et peut s’exprimer à des degrés divers dans une même journée, chez un même individu, selon les milieux dans lesquels il évolue.
Rien à voir en tout cas avec le fait de ne plus être en mesure de réaliser seul, sans aide extérieure, les actes du quotidien. Cela, c’est la définition même de la dépendance.

 

En voulant supprimer une connotation négative, aurait-on finalement commis une erreur conceptuelle ?

Il semblerait que oui puisque la dépendance - qui s’oppose à l’indépendance - correspond au fait de ne pas être en mesure de faire les choses par soi-même. Cela peut être le cas en vieillissant, certaines capacités peuvent se perdre ou diminuer de telle sorte que l’on a besoin de l’intervention d’une tierce personne pour mener à bien ses activités.
Mais détrompons-nous, la dépendance n’est pas le propre de la vieillesse. En vieillissant, on peut rencontrer plus de situation de dépendance mais dans l’absolu on est tous plus ou moins dépendants des autres. L’indépendance est un mythe, comme l'autosuffisance est un fantasme ! Bien sûr, il existe des gens capables de faire des choses uniquement par eux-mêmes mais ils sont rares. Les écosystèmes naturels reposent sur l’interdépendance des éléments qui les composent. Nos sociétés, notre système économique mondial est basé sur le principe d’interdépendance, et la crise sanitaire actuelle nous l’a bien remis en mémoire !



On peut être dépendant et autonome en même temps

On peut très bien pouvoir décider de l’orientation de sa vie et avoir besoin d’aide pour le faire. Dans ce cas, on est autonome dans le sens où on est à même de choisir pour soi (prévoir, accepter ou refuser en fonction de son jugement), mais on est en situation de dépendance pour certains aspects de la vie.
A l’inverse, on peut être en mesure d’agir seul sans pour autant être en capacité de décider pour soi-même. C’est le cas de l’enfant et du statut de mineur où la personne n’est pas considérée légalement responsable de ses actes.

La distinction de ces notions est loin de n’être qu’une question de définition ou une simple nuance conceptuelle. Elle revêt un enjeu éthique tout à fait élémentaire : perdre de l’indépendance n’oblige pas à renoncer à son autonomie !!
C’est un point extrêmement important car il touche au droit à l’autodétermination et parce qu’il permet d’envisager le vieillissement de manière plus positive. Oui on peut perdre certaines de ses capacités avec l’âge, mais on peut décider de faire les choses autrement, de voir les choses autrement, et continuer à vivre comme on l’entend ! La perte des capacités ne mène pas obligatoirement à la perte d'autonomie et n’empêche pas non plus de mener une vie riche et satisfaisante !

On peut donc être aux commandes de sa vie que l’on fasse les choses par nous-même ou qu’elles soient faites, pour nous, par autrui. La seule condition à cela est que notre environnement rende possible l’expression de notre pouvoir de décision, qu’il reconnaisse nos droits et s’adapte à notre condition. Mais parce que nous évoluons dans différents milieux de vie avec des cadres normatifs spécifiques, des environnements physiques plus ou moins adaptés à notre condition, et parce que nous interagissons également avec des personnes différentes, rien n’est jamais ni figé ni absolu. En cela, l’autonomie peut se révéler une lutte quotidienne !
 

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